La défense de Châlons en juin 1940



Cette page a été réalisée grâce à l'aide de M. Bernard GEOFFROY, né à Châlons en mai 1934, qui m'a trés gentiment prêté les documents et textes qui suivent.

Ces textes et photographies ont été précieusement collectés par son père, M. André GEOFFROY, né le 9 février 1905, qui participa activement à la défense de Châlons en juin 1940, avant d'être fait prisonnier le 17 juin 1940 puis de passer plus d'une année en captivité au Stalag XVIIB à Krems en Autriche. M. GEOFFROY raconte ci-dessous ce dont il se souvenait de ces journées difficiles.

Voici l'ensemble des récits collectés:


1) Souvenirs de mai et juin 1940, extrait de l'Union Républicaine des 12 et 13 juin 1945.

2) La défense de Châlons vue par les combattants, récit de M. André GEOFFROY.

3) Récit de M. MUNOZ, soldat à Châlons en juin 1940.

4) Lettre de Abel THIBAULT, infirmier à Châlons le 12 juin 1940.

5) Déclaration de M. DELODET, employé aux Etablissement MIELLE.

6)
Lettre du Lieutenant DELAHAYE. Châlons en 1940.

7) Lettre du Colonel TARIN le 19 mars 1953.

8)
Extrait de « Nous fonçons avec les chars jusqu’à la mer » de E.E. CHRISTOPHE,
l'arrivée à Châlons vue par un soldat allemand.



Ainsi que les photographies transmises par M. GEOFFROY:



Vue depuis l'emplacement où se situait le canon de 75 qui a été utilisé pour la défense de Châlons le 12 juin 1940.
On voit bien que cet emplacement parfait offrait une vue dégagée dans l'axe des rues Jean Jaurès et de Marne,
jusqu'à l'hôtel de ville.



Le restaurant Gouhier, à l'angle de la rue Jean Jaurès et de la rue du Port de Marne
sur lequel on voit les deux impacts d'obus du canon de 75 dont les défensuers de la ville font état dans leurs récits.





Impact d'une bombe à ailette tombée le 11 mai 1940 dans le jardin de M. GEOFFROY au n°161 de l'avenue de Paris.



La Cathédrale bombardée (vue extrieure)



La Cathédrale bombardée (vue intérieure)



L'hémicycle en 1941.



L'hôtel de ville occupé en 1942, notez le drapeau à croix gammée sur la façade.



La Préfecture occupée en 1941, là encore le drapeau allemand flotte à l'entrée.



Le pont du canal Louis XII détruit.



Le pont de Marne détruit en 1944.



Le pont provisoire sur la Marne en 1942.



Les restes du pont de Marne en 1942 et le pont provisoire derrière.



Le pont du canal détruit et restauré provisoirement.



Le pont du canal détruit et restauré provisoirement.



Le pont vert sur le canal détruit (dans le prolongement des allées de fôrets)



La statue de Léon Bourgeois désoclée rue Juliette Récamier.




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1) Souvenirs de mai et juin 1940
(extrait de l'Union Républicaine de la Marne des 12 et 13 juin 1945)
 
Il appartiendra aux historiens de fixer, pour la postérité, les diverses phases de la « campagne de France » qui a débuté réellement en ce 9 mai 1940, après que les hordes teutonnes se furent ruées sur la Belgique et eurent enfoncé nos premières lignes. Notre prétention se bornera à évoquer quelques souvenirs ayant trait à la vie locale depuis cette date jusqu’à l’évacuation de la ville.

L’activité aérienne ennemie:

Le 9 mai 1940 dans l’après-midi, l’aviation ennemie se montra assez active dans la Région, particulièrement à Suippes en lançant quelques bombes et en mitraillant, causant de nombreuses victimes, notamment parmi les enfants.

Le lendemain, alerte à Châlons sur Marne, une première fois de 6h35 à 8h, une seconde fois de 17h45 à 19h. Si ces deux alertes furent « blanches », il n’en fut pas de même le lendemain, samedi  de 5h45 à 7h05 où une quinzaine de bombes ont été lancées dans le quartier de la gare, avenue d’Orléans et avenue de Paris. On signale même un incendie en direction de l’aérodrome d’Ecury sur Coole. Nouvelle alerte entre 7h55 et 8h30. Une demi-douzaine de bombes vers la ferme de la folie, dans les champs, pas de dégâts.

Nouvelles alertes de 8h50 à 9h32 puis de 15h20 à 16h09. Au cours de cette dernière, le centre d’accueil, la bâtiment des célibataires et deux autres bâtiments en gare sont détruits. Plusieurs immeubles, rue de Fagnières et rue des brasseries ont été atteints. Trois bâtiments des Etablissements Mielle, en bordure de la rue de Fagnières, sont détruits, ainsi qu’une importante quantité de marchandises et du matériel, dont quatre camions qui y avaient été remisés. La ligne Paris-Châlons a été endommagée.

Encore une alerte de 16h11 à 16h51. Ce sera la dernière pour cette première journée qui se « solde » par des dégâts matériels importants, deux tuées : Mmes Gime et Maillet et cinq blessés dont deux agents de la SNCF.

Pendant les jours qui suivront, les alertes seront fréquentes. Le 12 il en est enregistré trois, six le 13, neuf le 14, onze le 15. Les alertes de cette journée à partir de 21h sont annoncées au moyen de tocsin et de trompes à deux tons des pompiers, l’électricité ne fonctionnant plus. Aucun jet de bombes n’a été signalé.

Le 16 mai est particulièrement mouvementé, une première alerte de 1h20 à 2h15. Seconde alerte de 5h30 à 7h57 avec une vingtaine de bombes suivie de six autres alertes. Au cours de la dernière on compte 90 bombes, tant explosives qu’incendiaires. L’Hôtel Dieu est en feu, rue du Parlement plusieurs maisons brulent, rue des artisans, route d’Epernay, avenue de Paris, des incendies sont allumés par les bombes. Les sapeurs pompiers, les équipes de la défense passive, la Croix-Rouge, ainsi que des pompiers venus des Ardennes avec leur matériel, prennent part aux travaux de sauvetage.  En cette journée, un employé de la SNCF, M. Spranel, a été tué et une femme gravement blessée dans la matinée.

Les nerfs de la population commencent à être mis à rude épreuve et vers la fin de l’après midi, nombreux sont ceux de nos concitoyens qui quittent la ville pour aller vers des cieux plus cléments.

Le 20 mai, les avions boches s’en prennent au triage. Trente six bombes sont dénombrées. Une demi-douzaine d’entre elles se sont égaillées dans des parcs voisins du triage. Une trentaine mirent à mal du matériel roulant, des voies de la gare de triage ainsi qu’un bâtiment. Un train de troupe (chars de combat) a été particulièrement éprouvé : trois militaires tués, sept grièvement blessés et treize autres plus légèrement atteints. Un wagon de munitions de chars a explosé et un wagon de blé a été incendié.

Rien de saillant jusqu’au 24 mai à 13h30 où une vague d’avions boches laisse tomber une cinquantaine de bombes qui atteignent les voies ferrées entre la gare des marchandises et le triage. Trois wagons de paille brulent ainsi que les dépôts d’essence et d’huile des Etablissements Mielle en bordure de la voie. Rue des vieilles postes, des immeubles ont été atteints et une dizaine de projectiles sont tombés sur les chantiers nord de la déviation de la nationale 44 entre l’avenue de Metz et le derrière du quartier Corbineau.

Le 26 mai, un dimanche, est encore une « rude » journée. A 7h30, la DCA annonce l’approche des oiseaux de malheur. Rien à leur actif. Mais à midi il n’en est pas de même. Une volée de projectiles s’abat un peu partout. Un incendie se déclare à l’Hôtel Dieu où l’hospice Saint Maur est détruit. La cathédrale est atteinte ainsi que les ateliers de l’école des Arts et Métiers. Les quartiers de Madagascar, de la chaussée du port, du boulevard de Marne, les allées de Forêts, le jard ne sont pas épargnés. Une soixantaine de projectiles ont été dénombrés. Les dégâts sont sérieux. Boulevard de Marne, la conduite de 300mm a été coupée en trois endroits. Cette journée est la plus meurtrière depuis le début des raids allemands sur la ville : une femme tuée, Mme Macquart, un civil blessé, sept militaires tués et trois blessés dont un mortellement.
Cinq jours sans alerte, comme cela semblait bon. Le 3 juin, alerte de 13h06 à 15h16. C’est la première formation importante qui survole la ville. Elle passe et vers la fin de l’après-midi, on apprend qu’elle s’était dirigée sur Paris qui fut bombardé.

Depuis le bombardement du 26 mai, les alertes se sont succédées sans dommage pour la ville. La vie continuait pour ceux qui, par leur situation, leurs obligations professionnelles devaient « tenir ». Elle continuait aussi, la vie, pour ceux qui se refusaient à abandonner leurs foyers pour aller vers un avenir incertain. Le spectacle des longues files de pauvres gens, chassés de chez eux, de Belgique, des Ardennes, harassés, hagards, semblant s’en remettre au destin, faisait hésiter les chalonnais qui, depuis plus d’un mois, vivaient cependant dans un état de nervosité maladive.

Les plus « résistants » encourageaient les plus faibles : « c’est un mauvais moment, ça va s’tasser », « patientez, ayez confiance », « ils ne passeront pas la Meuse et puis dans le Nord on les tient. »

Par ailleurs, le minage des ponts était envisagé. Les travaux sur le pont de Marne ne pouvaient passer inaperçus. Les nouvelles plus ou moins fantaisistes, vraies aussi parfois, n’étaient pas pour raffermir le moral de la population. Du côté de Sedan, nos troupes avaient subi un cuisant échec. Les boches étaient maîtres de la situation. Parviendrait-on à les stopper ? Un peu partout, en ville, à la gare, on rencontrait des soldats qui venaient de la région des Ardennes, complètement déprimés et incapable d’aucune réaction.

Les 5, 6, 7, 8, 9 et 10 juin, les alertes interrompaient plusieurs fois par jour le peu d’activité qui se manifestait malgré tout dans notre ville. Lundi 10 juin, quarante-cinq bombes lancées sur la partie Nord Est de la ville. Un enfant d’un an est blessé rue d’Attila.

Le mardi 11 juin dans la matinée, les avions ennemis s’attaquent principalement aux routes au Sud Ouest de la Marne, notamment les routes de Troyes, de Fère-Champenoise, de Thibie, de Blacy.

Le « Trait d’Union », qui était le bulletin provisoire de guerre de l’ « Union Républicaine » depuis le 25 mai, parut pour la dernière fois le samedi 8 juin. Etant donné la fréquence et la durée des alertes, les distributions incertaines de gaz et d’électricité, il n’était plus possible, malgré le désir d’être utile à nos concitoyens, de pouvoir assurer la publication de notre petite feuille d’information qui avait été fort bien accueillie par nos concitoyens.

L’évacuation de Châlons est ordonnée :

Le 11 juin dans la matinée, on assure que l’ordre d’évacuation va être donné d’un moment à l’autre. Certains services de l’armée plient bagage, c’est un indice.

A 16h30, l’ordre écrit de l’évacuation totale de la ville est affiché à la porte de l’Hôtel de ville et est diffusé dans la ville par des affiches, les pompiers, des cyclistes. Les équipes de la défense passive sont licenciées. Cette fois ce n’est pas un bobard.

A 17h30, les habitants pouvant partir par leurs propres moyens sont invités à le faire. Deux itinéraires routiers sont indiqués par voie d’affiches. Ils ont été précisés afin d’éviter l’encombrement des routes et permettre les mouvements de troupes.

Pendant ce temps, les administrations préfectorales, municipale, les services publics, s’affairent en vue de leur repliement.

A la mairie, la municipalité organise l’évacuation par autobus et voie ferrée. Des points de rassemblement sont fixés par quartier : Square Kellermann, Place des Ursulines, Place Saint Jean, quinconces Sainte Croix, Place de la République, Place Saint Etienne, Place Sainte Pudentienne. De là, les habitants seront transportés par autobus à la gare de Châlons. Les premières navettes auront lieu le lendemain à partir de 4 heures du matin.

Le 12 juin :

Vers 18h le 11 juin, un orage eut lieu, ce qui n’empêcha pas un avion à croix gammée de survoler le quartier Jean Jaurès et mitrailla les trains qui se trouvaient en gare.

Dans la soirée, les départs furent nombreux. La nuit fut relativement calme.

Le lendemain de très bonne heure, place de l’Hôtel de ville, les services de la mairie et de la police chargent leurs documents qui doivent être emmenés dans l’Aube.

Des travaux de défense, fosse anti-chars, abris pour mitrailleuses et canons légers, sont vite réalisés par la troupe qui dans le courant de la nuit a pris position dans la ville. Aux questions posées aux soldats en ce qui concerne l’avance allemande, il est répondu à peu près ceci : « Il n’y a encore rien à craindre, nous avons encore la 11ème armée entre eux et nous alors… » Il est à peu près six heures trente.

Mais vers huit heures, les plus timorés comprennent. Dans un désordre indescriptible, fantassins, artilleurs, soldats de toutes armes, à pied, roulantes, fourragères, fourgons, refluent en direction Nord Est. Les boches sont aux portes de Châlons. Les rues de la Marne, Jean Jaurès sont encombrées. On perçoit des coups de feu par intermittence.

A 10h15, quatre trains d’évacués sont partis.

A 10h30, des troupes d’infanterie française occupent l’Hôtel de ville et les rues organisées pour la défense. Une demi heure plus tard, des renforts avec des armes automatiques prennent position dans l’édifice de la municipalité et le personnel municipal encore présent est mis en demeure de quitter la mairie. 

La population civile de la rive droite, les derniers membres des personnels des administrations se hâtent de passer les ponts. Il est 11h25 quand M. Champion, maire, M. Lecomte premier adjoint, M. Person secrétaire en chef, M. Leriche secrétaire adjoints et les derniers employés municipaux quittent la mairie.

Le dépôt d’essence Desmarais brule. La passerelle du Jard a été détruite ainsi que d’autres ouvrages d’art dans la matinée et le vieux pont sur la Marne a sauté vers midi vingt, sous l’action des mines allumées par des soldats du génie.

Dans la soirée, on apprenait que Châlons était en feu. C’était en effet la partie droite de la rue Jean Jaurès en venant de la gare et la rue Saint Jacques, de la rue des Trésoriers à la rue de l’Arquebuse, de la rue Grande Etape jusqu’aux rues Traversières, du Flocmagny et Garinet qui avaient été incendiées par les boches qui ne manquaient jamais une occasion de se conduire en sauvage.

Comme tant d’autres, la population chalonnaise s’enfuyait sur les routes ; une cinquantaine de personnes n’étaient pas parties. Sur al rive gauche, les « vieux » du 64ème R.R. allaient tenir 48 heures.

Tristes journées dont notre cité devait rester durement marquée.



2) La défense de Châlons en 1940 vue par les combattants
Récit des souvenirs de M. André GEOFFROY, alors Sergent Chef.


 
Le 64ème Régiment Régional ayant été notamment prié de compléter la documentation de la bibliothèque municipale sur les combats des 12 et 13 juin 1940, les anciens du 2ème bataillon essaient de rassembler leurs souvenirs pour dire ce qu’ils ont vu.

En ce qui me concerne, je n’apporterai aucune précision sur les dates et les heures auxquelles se sont déroulés les évènements mentionnés. Quelques notes prises sur le vif mais jugées trop compromettantes par la suite furent « planquées » dans le jardin de Buffur à Montbard, d’autres, reconstituées de mémoire peu après, finirent plus misérablement dans les abords du camp de Krems (Autriche) au cours d’une fouille particulièrement sévère.

Incorporé fin janvier 1940 au 64ème RR, j’y ai passé 4 mois et demi seulement, avant d’aller rejoindre, après bien des tribulations, les autres du XVII B.

La compagnie de Place n°2 à laquelle je fus affecté et dont je suis devenu ensuite le chef comptable, était une compagnie peu ordinaire.

En plus de son effectif normal, elle dut par la suite héberger les isolés, les transitaires, les étrangers et les suspects. Sa comptabilité était de ce fait très compliquée et mes caporaux adjoints s’arrachaient les cheveux pour essayer d’établir réglementairement des cahiers d’ordinaire et des situations administratives qui n’avaient certainement pas été prévus pour des assemblages de rationnaires aussi disparates. Certains avaient droit au tabac, d’autres pas, pour le vin, catégories spéciales également, il y eut même des femmes (généralement étrangères mariées à des français) pour lesquelles les règlements étaient muets ce qui nous plongeait dans un grand embarras.

La prise en charge de tous ces individus n’allait pas non plus sans difficulté. Je me souviens  notamment d’un manchot barbu qui tenait absolument à faire expertiser un par un des timbres pour collection qu’il devait déposer au bureau avant sa prise en charge.

Ceux de ces gens qui ne faisaient pas partie de l’armée ont dû être dirigés vers Epinal peu avant la débâcle.

Notre compagnie de place, logée au quartier Février où elle passa des jours relativement calmes, à part les bombardements et les chasses aux parachutistes que l’on voyait partout mais qu’on ne trouvait jamais, accomplit consciencieusement sa mission ; garde des points qualifiés de névralgiques, prises d’armes, secours aux sinistrés, enterrements militaires…

Elle fut mise à contribution, notamment au cours des bombardements de mai et plusieurs de ses hommes n’hésitèrent pas à se lancer dans l’Hôtel Dieu en flammes pour aider de pauvres vieilles pensionnaires à sauver leur trésor, le plus souvent des rubans, des photos et des… mèches de cheveux. Ils ont également cherché longtemps un bébé soit disant manquant à la maternité, mais qui s’est révélé, parait-il, en excédent par la suite.

Au début de juin, la CP2 quitta Février pour la caserne Chanzy. C’est là que nous comprimes que ça n’allait plus. Une simple bougie allumée dans notre bureau pour compléter de nuit nos fameux états que nous n’arrivions plus à tenir dans la journée, nous valut un soir une rafale de mitrailleuse d’un avion ennemi qui volait en rasant les toitures de la prison.

Les anglais et les canadiens, qui, les jours précédents, dessinaient de grandes arabesques dans le ciel avaient disparus. Les avions allemands devenaient de plus en plus audacieux et s’attaquaient même à nos hommes de corvée sur les chemins aux alentours.

Mes petits postes, installés route de Reims, commençaient à s’énerver eux aussi et c’est miracle qu’aucun accident grave ne se soit produit dans cette confusion due aux renseignements alarmants colportés par les troupes en retraite. Un malheureux rouleau compresseur qui se « repliait » lui aussi, a bien failli être pris pour un tank allemand ce jour là.
(Il y eut, à l’arrivée des allemands dans ce secteur, des évènements beaucoup plus tragiques, mais nous étions partis et ne les avons connus que par la suite.)

Le 12 juin au matin, j’allais reconnaitre un nouveau cantonnement pour ma compagnie de l’autre côté de la Marne. Il s’agissait des anciennes caves de l’Etoile, situées presque en face de l’avenue Jean Jaurès, dans l’avenue de Paris. En m’y rendant, je vis Rue de Vaux, des soldats qui organisaient des chicanes et d’autres, qui devant Notre Dame, démolissaient le parapet du pont du Mau pour protéger un canon anti-char. Vers le Palais de justice, d’autres travaux de ce genre étaient en cours.

Des civils descendaient encore vers la gare en même temps que la troupe.

Ma compagnie s’installa dans ses nouveaux quartiers et c’est peu après que la canonnade commença, ce qui n’empêcha pas notre cuistot d’assurer le dépeçage et la cuisson d’un cochon qui nous avait suivi bien malgré lui.

Entre temps, j’allai, avec un chef de service des établissements Mielle, aux entrepôts de cette société rue de Fagnières, afin d’acheter des conserves pour nos hommes. Par habitude je discutai les prix et même les conditions de paiement quand des coups de fusil partis de la voie du chemin de fer toute proche vinrent mettre fin brusquement à notre conversation.

Rentrés à l’Etoile, nous vîmes partir, un peu avant midi, les derniers civils que nous connaissions et dont certains périrent au cours de l’exode.
Des coups de canon partant à 50 mètres et au dessus de nous nous surprirent fortement. Des « tuyaux » sérieux nous apprirent qu’il s’agissait d’un simple tir de réglage, nous n’avons pu y croire bien longtemps car la réponse ne tarda guère.

Plusieurs obus éclatèrent juste devant les ouvertures des caves où nous nous tenions. Le choc fut dur, des hommes furent culbutés et blessés. Nous les avons évacués difficilement vers les caves de la Comète en longeant les constructions baraques qui se trouvent derrière la brasserie.
Malheureusement, le Caporal chef du lieu, que nous croyions seulement commotionné, avait cessé de vivre quand nous avons voulu le relever.

Les avions à croix noires, qui cherchaient probablement la pièce, mitraillaient les plates-formes supérieures de l’Etoile et de la Comète et volaient si bas que nous avons pu voir dans l’un d’eux, le visage crispé du pilote qui nous arrivait dessus dans un vacarme infernal en faisant cracher ses mitrailleuses d’ailes.

D’autres avions plus gros, des bombardiers probablement, qui filaient vers Thibie, passaient à quelques mètres au dessus de nous canardaient par l’arrière en faisant voler de toute part le tas de briques et de tuiles derrière lesquels nous nous abritions pour tirer.

Un incident cocasse se produisit alors, la chasse au parachutiste donnait pour la première fois, peut être un résultat. Deux hommes en amenèrent un qui, disaient-ils, ne parlait pas français. Il fallut vite déchanter, il s’agissait d’une pauvre fille, encore munie de sa camisole de force et qui poussait des cris inarticulés, nous l’avons immédiatement dirigée vers l’infirmerie.

J’allai ensuite voir où se trouvait exactement le 75 qui semblait tout proche et le dénichai dans le massif boisé qui se trouve au dessus des caves Songy et domine Châlons.

Les artilleurs me firent signe aussitôt de m’abriter et le chef de pièce s’étant plaint que son officier n’eut pas de jumelles pour observer la ville, je descendis chercher celles du Lieutenant Delahaye commandant notre compagnie et remontai voir ce qui se passait.

La rue, jusqu’à l’hôtel de ville, semblait absolument vide sauf la présence d’un véhicule qui achevait de bruler devant les galeries élégantes.
En y regardant de plus près cependant, on voyait, sur le pont du canal, un engin bizarre surmonté d’une sorte de corbeille, il était immobile.

Le chef de pièce, qui ne le quittait pas des yeux mais ne savait à quoi il avait à faire, se tenait prêt à tirer. Nous discutions sur la distance à laquelle il fallait régler quand nous vîmes une silhouette sortir à mi-corps de la voiture en question. Une rafale de mitrailleuse éclata aussitôt et l’homme sembla cassé en deux. Le tube d’un canon que nous n’avions pas encore distingué se tourna aussitôt en direction de la station électrique du canal et cracha plusieurs obus de ce côté.

Nous étions fixés, notre tireur fit feu immédiatement, son coup était si bien préparé que le char sembla se soulever sous le choc puis ce fut le silence.

Sur la gauche, une énorme fumée montait des dépôts d’essence et nous étions très inquiets sur le sort des camarades que nous y avions laissés la veille et qui devaient repasser le canal et la Marne, en dehors des ponts, pour nous rejoindre.

Après avoir informé mes officiers de ce que j’avais vu, je repris mon travail de bureau… dans le sous sol de la cannetterie, par pour longtemps d’ailleurs. Le mutisme du 75 que l’on entendait plus tirer depuis un moment me tracassait et je demandai à y remonter.

Le sous officier d’artillerie s’y trouvait seul (son lieutenant avait été blessé et les servants dispersés) il ne recevait plus aucun ordre ni renseignement.

Je lui proposai d’aller exposer sa situation à notre colonel ce qu’il accepta aussitôt, étant prêt, me dit-il, à tirer de nouveau si on lui fournissait un observateur et des servants.

Le Colonel Tarin, mis au courant, fit chercher des volontaires parmi les anciens artilleurs du 15ème de Douai incorporés à notre Compagnie et me dit d’attendre des ordres pour reprendre le tir. Il dut avoir beaucoup de difficultés pour être fixé lui-même car ce n’est que très tard, en fin d’après midi, que nous parvint enfin l’ordre de tirer sur tout ce qui bougeait devant nous.

Notre pièce était admirablement bien placée, face aux rues Jean Jaurès et de Marne, légèrement à droite cependant, ce qui nous permit par la suite de nous repérer sur les façades des maisons de gauche, en direction de l’Hôtel de ville, pour estimer nos distances.

Depuis un certain temps déjà, et à chaque fois que l’un de nous émergeait un peu au dessus des sacs de terre qui nous protégeaient, nous recevions, d’abord des coups de fusil qui semblaient partir de maisons toutes proches et cette fusillade était immédiatement suivie d’une volée d’obus anti-char qui brisaient  les branches tout autour de notre position.

Le fait était d’autant plus surprenant que la rue, devant nous, semblait toujours aussi déserte. C’est alors qu’on nous prévint que des groupes d’allemands circulaient sur le balcon de l’Hôtel de ville en se cachant derrière les colonnades.

Le chef de pièce, après des calculs que nous établîmes aussi soigneusement que possible avec les moyens du bord, tira un premier obus sur cet édifice. Les allégories du fronton en furent les victimes. Un deuxième démolit une partie de la balustrade supérieure à gauche du fronton et un troisième projectile atteignit la grande colonne située en dessous. La fumée et la poussière nous empêchèrent d’observer l’arrivée d’un quatrième obus, mais ce qu’il y a de certain, c’est que la pièce qui nous avait pris à partir cessa aussitôt de tirer.

Il m’a été dit à mon retour de captivité que c’était un char embusqué derrière le monument Carnot qui nous avait tiré dessus. Je n’ai jamais pu obtenir confirmation.

Nous avons également, ce jour là ou le lendemain, réussi de très beaux tirs, notamment aux environs de l’hémicycle. De nombreux allemands, qui semblaient sortir du porche de l’Hôtel Dieu, longeaient le mur en direction du canal et traversaient la rue en direction du Jard.

Un coup un peu haut abima le bâtiment gauche de la Porte Marne, le second arriva en plein sur un groupe qui s’abritait dans une enseigne en face Saint Etienne, nous ne vîmes ensuite que des isolés qui bondissaient si rapidement que nos obus semblaient ne pas pouvoir les rattraper.
Plusieurs autres engins apparurent et disparurent sur la gauche, avec une telle vitesse, entre l’hémicycle et la rue Dagonnet, que nous n’avons rien pu distinguer du résultat de notre tir.

La façade de la cathédrale l’a échappé belle ce jour là. Mon pointeur en voulait absolument à un observateur muni de jumelles qui se baladait sur la corniche de cette église. Je l’ai dissuadé de tirer en lui demandant d’attendre confirmation du fait, la chose s’est fort heureusement arrêtée là.

Un croquis nous parvint ensuite nous signalant des mitrailleuses en action dans la charcuterie Gouhier et à la dragerie situés de part et d’autre de la rue Jean Jaurès près du pont de Marne.

La charcuterie fut atteinte de deux obus. Il me fut certifié depuis, par le propriétaire lui-même, que des bandes de cartouches avaient été effectivement retrouvées dans la pièce du 1er étage où nos obus avaient éclatés.

Je renouvelle ici mes regrets au camarade Gouhier qui, lorsque j’allai le prévenir, nous préparait stoïquement la soupe, sous le bombardement, dans la mosquée de la Comète, alors que nous démolissions son restaurant où, pas si longtemps auparavant, nous avions plaisir à déguster l’assiette anglaise ou la charcuterie maison.

La dragerie fut également touchée sur la droite et nous la vîmes flamber par la suite alors que des maisons au-delà et du même côté étaient déjà en feu.

Nos camarades postés à l’hôtel de Reims, près du pont du chemin de fer, avaient dû quitter assez précipitamment cet immeuble qui brulait lui aussi, pour se replier vers la Comète où notre Compagnie s’était réinstallée.

Le soir tomba sur la ville déjà assombrie par la fumée des incendies, je montai une dernière fois dans le plus haut bâtiment de la brasserie et fut effaré devant ce sinistre tableau. J’étais convaincu alors qu’il ne resterait rien de notre malheureuse cité.

J’aurais voulu aussi revoir ma maison avenue de Paris, près de la fourche, cela me fut impossible. Des coups de fusil partaient à tous les coins de rue.

Dans la nuit, l’ordre fut donné au comptable de se replier sur Humbeauville. On nous embarqua avec nos bouquins mais partout où nous allions les allemands arrivaient en même temps que nous ou même avant.

Après de sérieux accrochages à Cochois, Bar sur Seine, Montbard, nous tombâmes finalement à quelques uns, en plein milieu des blindés allemands qui nous avaient devancés et nous firent prisonniers aux Laumes Alesia (… un autre ancien combattant, Vercingetorix, avait déjà eu des ennuis du même genre au même endroit, quelques 2000 ans auparavant.)

C’est là qu’un tout jeune chef de char allemand descendant d’un véhicule blindé à corbeille d’acier, très semblable à celui qui avait été « cassé » sur le pont du canal à Châlons, vint vers moi et me dit « beaucoup fatigué ! » (il le paraissait réellement). J’entendis la suite en français presque correct, il m’expliquât qu’il venait de Boulogne par « Rems » (Reims) et Châlons où il y avait « grosse artillerie » (notre vieux 75 avait pris de l’ampleur.)

Il me demanda ensuite d’où je venais, confidence pour confidence et n’ayant plus grand secret à garder, je lui répondis Châlons… Il a seulement dit quelque chose comme « Ach so… » et est reparti avec sa colonne vers Dijon.
 
Trois ans environ après ces tragiques évènements, le hasard me fit rencontrer Henri Bouvemont, le maréchal des logis de la pièce de 75 dont il a été question dans ce récit.
J’avais ignoré jusque là même son nom et c’est seulement la similitude de nos souvenirs de guerre (remarqués par un de mes voisins qui était son beau-frère) et finalement le rapprochement de nos citations qui nous permirent de nous reconnaitre.
Henri Boudemont faisait partie de la résistance en s’attaquant courageusement, le 29 juin 1944, à Mattignicourt,  à des forces ennemies trop supérieures en armement, il fut fait prisonnier avec six de ses compagnons de la Région de Vitry et amené sur un char allemand à Maives, devant Bar, où il fut lâchement assassiné le soir même par les SS.
A ses obsèques qui eurent lieu cinq jours après à Saint Quentin les Marais, j’eus l’honneur de disposer, sur le drapeau tricolore qui recouvrait son cercueil, la médaille militaire et la croix de guerre qu’il avait gagné au milieu de nous pour la défense de Châlons.
La guerre n’était pas finie et c’est encadré par des résistants encore en armes qu’il fut conduit à sa dernière demeure par sa femme et son jeune fils accompagnés d’une assistance très émue et fort recueillie.
 
Ces souvenirs, malheureusement trop peu précis, pourront peut être aider tant soit peu, tout ceux qui patiemment cherchent à établir une relation d’ensemble des combats de Châlons en 1940.
Il semble cependant que ces quelques journées ont été largement dépassées en importance par les 50 mois d’angoisse qui les ont suivies et qui ne se sont terminées que le 29 août 1944 par la libération de notre ville.
Un récit des principaux évènements, publics ou « clandestins » qui se sont déroulés pendant cette longue attente intéresserait certainement nos concitoyens et particulièrement ceux qui, en exode ou en captivité ou encore au combat, ne les ont pas vécus.
 


 
 
Le  7 juin 1940, la CA 2 du 12ème bataillon de marche du D.I.64 venant de Saint Martin aux Champs vint prendre position à Châlons.

Ma section pendant deux jours, s’occupa du contrôle de la circulation tout en haut de la côte de Troyes ; ensuite, dispersés par groupes, nous allâmes nous installer au Jard, sur le chemin de hallage, près de la passerelle. C’est là que le fameux 12 juin 1940 nous surprit. Ce jour, les évènements se sont présentés de la façon suivante : à partir de 8 ou 9 heures du matin où le dépôt à essence Desmarais Frères fut incendié, un détachement du Génie s’activait à faire sauter les ponts. J’ai vu le pont du canal, à l’écluse, résister à l’explosion qui aurait dû normalement le détruire. (J’insiste sur le fait que le pont ne sauta pas après le passage des chars, contrairement à ce qui a été dit.) Caché contre un gros marronnier, j’ai également assisté au découpage en deux de la passerelle dont la moitié droite seulement s’effondra et tomba dans l’eau. Ensuite ce fut le tour au pont du canal Louis XII, celui-là au moins rendit son dernier soupir sans laisser de traces.

Notre Lieutenant nous rendit visite pour nous lire la proclamation Reygand, je crois, qui se résumait à « accrochez vous au sol de France, défense de reculer sous aucun prétexte etc. etc. ». Comme consignes les suivantes : si des chars ennemis passaient sur le pont du canal, qui était notre objectif, les laisser passer, mais dès que l’infanterie serait en vue, feu à volonté. Vers midi et demi en effet, l’évacuation de la ville n’étant même pas encore terminée (puisque je peux vous assurer avoir vu des civils, hommes, femmes et enfants dans le Jard, derrière l’école normale de jeunes filles) un char passe sur le pont du canal, suivi de quatre autres à environ 40 mètres ; le dernier, soit le 5ème, s’arrêta au milieu du pont. A ce moment, nos camarades qui se trouvaient avec un fusil mitrailleur à côté du gros marronnier en face de l’écluse, ouvrirent le feu contre le char, est-ce l’énervement, est-ce qu’ils se sont crus découverts par le char ? Je n’ai jamais rien su ; nous ouvrîmes également le feu avec notre Hotchkiss et je revois encore le char braquer son canon vers le trou où se trouvaient nos malheureux compatriotes. En quelques secondes ce fut fini et ensuite, comme nous continuions à tirer, il s’occupa de nous pendant que simultanément leur mouchard nous survolait en nous arrosant de balles et que, de l’autre côté de l’île, l’infanterie nous expédiait des détonants qui venaient exploser juste au dessus de notre trou avec un bruit épouvantable, ce qui nous obligeait à enfuir notre tête dans le sol. Cela dura jusqu’à ce qu’il nous fut complètement impossible de tirer.

Nous dûmes partir en rampant après avoir détérioré notre arme grâce au souterrain que nous avions creusé et qui donnait au bas du talus. Nous réussîmes à nous regrouper au pont de Compertrix où nous prîmes la garde toute la nuit sous la pluie. Le lendemain, le 13 juin, ordre nous est donné de franchir le pont vers 6h30 du matin. Rentrés dans Compertrix nous prîmes de nouvelles dispositions dans le jardin de la propriété de M. Grangeaux en face du château. Vers 8 heures le pont sautait bien convenablement et la journée se passa en survols allemands de reconnaissance, pendant que leur artillerie envoyait des fusants aux bifurcations des routes et en haut de la route de Troyes.

Un capitaine, seul gradé qui s’occupa de nous à ce moment, commandait également un 75 qu’il faisait déplacer et tirer par saccades. Cette pièce se déplaçait entre Coolus et Sogny. Je garde de ce chef un souvenir de modèle du sang-froid et de calme et la manière fraternelle qu’il avait en nous parlant nous donnait de l’assurance car en effet nous sentions un guide en lui. Je me souviens des paroles échangées concernant le tir du 75 ; comme il n’avait pas d’ordre de tirer sur la ville, et il le regrettait bien, il faisait tirer sur les routes où, nous disait-il, c’était un défilé continuel de matériel de toute sorte se dirigeant depuis la route de Reims vers Vitry le François. Il fit tirer jusqu’à l’épuisement des munitions. Ce jour, à minuit, l’ordre de repli nous arriva ; nous devions aller nous installer à Vatry, mais en fait ce fut la débandade ; harassés, fourbus, les trois quarts ne purent suivre et ce fut, après un plus ou moins long délai, la captivité pour la plupart d’entre nous.


 
L. MUNOZ




 
4) Lettre de Abel Thibault, infirmier à Châlons le 12 juin 1940
 
Affecté comme infirmier au 2ème bataillon du 64ème R.R. je me trouvais, le 12 juin 1940, à l’entrée des caves de la maison Songy dans mon poste de secours que j’avais reçu l’ordre d’installer le matin même, en même temps que s’établissait un deuxième poste de secours tenu par le médecin du bataillon Crétin placé au sommet de la côte de Troyes. Nous avions été avisés de l’arrivée imminente des allemands, vers 13 heures les premiers chars débouchèrent au pont du canal que venait de faire sauter le génie français ainsi que le pont de la Marne.

Au dessus de mon poste, se trouvait une pièce de 75 dissimulée dans les taillis, laquelle ouvrit aussitôt le feu. Les chars allemands ripostèrent mais leurs tirs étant trop courts, les premiers obus tombèrent dans l’avenue de Paris.

A ce moment là, se réfugièrent à mon poste, des  malades provenant de l’hôpital psychiatrique qu’on avait libérés avant que les ponts sautent, plusieurs de ces malades portaient encore la camisole de force, certains étant légèrement blessés auxquels je donnais les premiers soins, ainsi que des soldats du 64 R.R. et du 408. Tous furent alors évacués, ainsi que les malades les plus agités, évacuation qui fut effectuée par les soins du Sergent Renard du 64 R.R. avec les voitures dont nous disposions.

L’officier qui commandait la pièce de 75 ayant été blessé, des volontaires du 64 purent le descendre jusqu’à mon poste par un escalier situé à gauche de l’entrée des caves. Je constatais alors une blessure sérieuse de la cuisse.

Quand le Colonel Tarin commandant le 64 R.R. vint le féliciter, l’officier raconta en pleurant qu’il avait réussi à mettre un char hors de combat et que si sa pièce ne s’était pas enrayée plusieurs autres auraient subi le même sort. Il fut alors évacué.

Dans la soirée, le bombardement devint intense, des foyers d’incendies se déclarèrent dans plusieurs quartiers du centre de la ville. J’ai reçu alors l’ordre de transférer mon poste à l’entrée des caves de la Comète, endroit moins exposé aux tirs ennemis.

La nuit du 12 au 13 fut relativement calme mais à l’aube le bombardement reprit avec plus de violence, sans toutefois que le nombre de blessés soit aussi élevé que celui de la veille.

La pièce de 75, qui avait fait du si bon travail le jour précédent avait été confiée à un sous-officier, lequel fut également blessé à la cuisse , après pansement, ce sous-officier refusa avec courage d’être évacué et regagna sa pièce.

Dans la nuit du 13 au 14 juin, nous reçûmes l’ordre de nous replier à Sommesous après avoir évacué tout les blessés et enterré les morts suivant le peu de temps dont nous disposions.

Je me rapporte à des faits authentiques et dont je me souviens nettement.
 
Méry sur Seine le 19 janvier 1953





 

5) Déclaration de M. DELODET, employé aux établissements B.MIELLE:

 

Dès l’annonce officielle de l’évacuation de la ville par la population civile, le 11 juin 1940, j’ai, en ma qualité de chef des entrepôts B.MIELLE, situés rue de Fagnières à Châlons sur Marne, réuni le personnel qui avait encore travaillé toute la journée, pour donner à chacun les directives nécessaires à son évacuation.

Le lendemain, vers 9h30, les trois derniers employés, MM. Deste, chef épicier et Georges, concierge des entrepôts ainsi que Gamahut Pol , chef mécanicien, quittaient la ville en même temps que les derniers habitants au moment même où de formidables explosions se produisaient dans la ville. J’ai su un peu plus tard qu’il s’agissait des citernes de carburant de la maison Desmarais.

Vers 10h45, alors que je me trouvais seul dans les entrepôts, j’ai pu me rendre compte que les mitrailleuses étaient déjà en action en direction du terrain de manœuvre de Saint-Martin.

J’ai quitté les entrepôts pour me rendre à l’Etoile (bâtiments et caves appartenant aux établissements situés 89 avenue de Paris à Châlons sur Marne.) afin de rassurer M. et Mme Chantossel au sujet de leur évacuation car je devais les emmener dans ma voiture.

A peine arrivé en ce lieu, un sous officier, M. Geoffroy, ancien employé des établissements , actuellement en captivité, appartenant au 64ème R.R. est venu me demander si je voulais bien lui vendre des boites de conserve pour assurer la nourriture des hommes de sa compagnie, qui, d’après lui, devaient participer à la défense de la ville. J’ai acquiescé et à mon arrivée dans les entrepôts qui étaient encore intacts, c'est-à-dire non pillés, nous avons pu nous rendre compte, par le bruit produit par les mitrailleuses, que les allemands n’étaient plus qu’à une distance assez réduite de nous, vraisemblablement aux abords du triage de la gare de la petite vitesse, en direction de Saint-Martin.

Nous sommes entrés dans le magasin épicerie pour y prendre les marchandises nécessaires puis nous sommes partis en fermant le rideau de fer donnant accès à la porte d’entrée du bâtiment.

Etant sur le quai, je me souviens que M. Geoffroy m’a tenu les propos suivants : « Est-ce que je dois vous payer ? Dans quelques minutes les allemands seront là et prendront tout les stocks ». Je lui ai fait remarquer que ce qu’il disait était peut être vrai, mais que ce n’était pas une raison pour ne pas payer. Sur ce, M. Geoffroy m’a payé le montant de la facture, soit une somme de 1100 à 1200 francs.

Entre 12h et 12h30, sans pouvoir préciser exactement, j’ai quitté l’Etoile avec l’automobile mise à ma disposition par les établissements et dans laquelle avaient pris place M. et Mme Chantossel, avec l’intention :

  • D’aller porter les clés des entrepôts à la mairie, suivant consigne donnée.

  • De passer à mon domicile 32 route de Sarry pour y prendre du linge.

En arrivant sur le pont de Marne, 5 ou 6 soldats du génie qui s’apprêtaient à faire sauter le pont, m’arrêtèrent en me criant : « Vous êtes fou, où allez vous ? Les allemands son dans Châlons ». J’ai insisté et finalement les militaires m’ont laissé partir.

Alors que je venais de franchir le pont et m’en trouvais à 50 mètres à peine, en face de l’ancienne succursale n°109, une violente explosion se fit entendre en direction du pont du canal, et en même temps, probablement par suite d’un déplacement d’air, ma voiture fut déplacée sur le côté gauche de la rue. Je fit demi-tour au milieu d’un nuage de poussière et comme je voulais repasser sur le pont de Marne, les militaires qui s’étaient interposés pour m’empêcher de passer se placèrent devant ma voiture en criant de ne pas avancer, que le pont du canal venait de sauter et que celui de Marne allait subir le même sort. J’ai forcé la consigne et tant bien que mal, j’ai réussi à repasser et à quitter la ville.

Du pont de Marne jusqu’à la sortie de la ville, je n’ai vu, en tout et pour tout, que deux militaires près du pont du chemin de fer.

 

A Châlons sur Marne, le 28 juin 1941





 
6)  Lettre du Lieutenant Delahaye. Châlons en 1940:


L’unité qui me fut confiée par le Lieutenant Colonel Tarin commandant le 64ème RR fut crée par arrêté ministériel le du 2 ou 3 février 1940.
Elle porta à ce moment le titre pompeux de Compagnie de Place du 64 RR 2 Bt.

Elle était constituée par des effectifs prélevés sur les autres compagnies du Régiment réparties entre Reims, Vitry et la région de Metz.
La cohésion était donc des plus discutable et comme les militaires plus âgés se paraient tous plus ou moins du titre d’agriculteur, la plupart étaient « aux champs ».

C’est la raison pour laquelle un gros renfort arrivé au quartier Février en mars 1940 et en provenance du 15ème d’artillerie de Douai fut affecté en majeure partie à ma compagnie.
 
Quelles étaient les missions qui nous incombèrent ? En un mot la garde des points névralgiques de la place de Châlons sur Marne.
  1. La gare
  2. L’Etat Major de la 6ème Région
  3. Le champ de tir voisin de la route de Suippes
  4. Le dépôt de carburant au bord du canal (Desmarais, SADHYC)
  5. Le parc à fourrages
  6. L’école des Arts et Métiers
  7. La prison centrale
    Etc. , j’en passe certainement.
 
Jusqu’en mai, il ne se passa aucun évènement important ou digne d’être noté, la paperasse avait repris ses droits pendant cette drôle de guerre et la besogne administrative absorbait notre activité.

Après le 10 mai, il y eut quelques imprévus.
Il m’est difficile de préciser les dates où la ville de Châlons eut à souffrir mais il est possible de les retrouver dans des annales tenues à jour par des chalonnais.
Je crois que le premier bombardement de Châlons eut lieu le 13 ou 14 mai. C’est le jour où l’hôpital fût en partie incendié ainsi qu’une ou deux maisons voisines de la fonderie des Arts et Métiers et du canal latéral.

Sur la gare, où une section de ma compagnie était de service, il ne tomba aucune torpille. Toutefois, entre la voie 1bis actuelle et le PV deux ou trois baraquements furent atteints. Il y avait deux ou trois bâtiments en bois qui furent la proie des flammes. Le Général Foisy vint sur les lieux pendant que je m’employais à éteindre les décombres pour éviter que la fumée ne serve de repère aux Junkers. Plusieurs soldats de ma compagnie furent cantonnés, deux durent être évacués, j’ai su qu’ils avaient été dirigés vers La Rochelle.
Quelques dégâts aussi je crois à un foyer de la croix rouge et à des pensionnats SNCF voisins de la voie 1bis, peut être même quelques victimes.

Sur l’école des Arts et Métiers, il tomba exactement 27 torpilles incendiaires. Une seule causa un petit sinistre dans le grenier de M. Aved de Magnac, Ingénieur sous directeur. Grâce à la promptitude des secours et à l’initiative du chef de poste (le maître ouvrier Corbet faisant fonction de Sergent), tout fut paré en quelques minutes.
 
Quelques alertes plus ou moins chaudes eurent lieu. Celle dont je me souviens avec précision fut le 26 mai, un dimanche. C’était mon 44ème anniversaire et j’avais invité à l’apéritif au « Renard », place de la République, un de mes camarades de 14/18, le Capitaine Baconnet de l’EM de la 6ème Région. Or à l’heure de midi, les Junkers revinrent sur Châlons puis encore une heure ou deux après.
Les colonies de staff du Renard ne semblant pas très surs sur leurs bases, mon ami et moi, après avoir siroté le vermouth cass gagnâmes le plein air sans pouvoir payer car tout le personnel avait cherché refuge ailleurs. Je suis donc redevable de deux apéros à la caisse de cet établissement.

Ce jour là, l’école des Arts et Métiers reçut plusieurs torpilles explosives, 2 sur les ateliers, 2 sur la cour intérieure près d’un abri et une qui percuta sur le mur voisin de celui du cimetière, lequel cimetière fut lui-même atteint, des tombes ont été complètement bouleversées.
 Sur les bords du canal latéral, côté Nord, quelques point d’impact. Dans des rues perpendiculaires, plusieurs petites villas furent détruites, entre autre celle où habitait un contre maître des Arts et Métiers.
Dans les réserves d’essence de la SADHYC (Société des hydrocarbures de Champagne), il y eu aussi quelques points de chute mais pas le moindre incendie. Deux péniches pleines d’essence, garées à quelques mètres, ne furent pas atteintes, par miracle.
 
Entre les 14 et 25 mai, la gare fut bombardée sans que jamais une torpille tombât sur le bâtiment principal. Quelques projectiles sur des immeubles voisins de l’EM de la 6ème Région logé dans une rue perpendiculaire à celle de la gare (rue des Brasseries). Une bombe égratigna un mur de la station électrique qui voisine le pont du chemin de fer proche de la gare, les traces s’y voient encore.

Le dépôt des machines eut aussi à souffrir. Vers le 18, 19, 20 un convoi de ravitaillement qui était garé sur les voies à peu près à mi-chemin entre la bifur de Reims et la gare fut pris sous le feu et incendié. Des wagons contenant des cartouches et des obus de 25, le feu s’y étant déclaré, il était à craindre que toute la rame, d’ailleurs fort longue, ne soit la proie des flammes.
Dès le début, le Lieutenant Albou, qui commandait la section de la gare, partit sur les lieux avec les hommes disponibles et l’un d’eux, le soldat Jean Musset se glissa sous les wagons pour décrocher ceux qui étaient encore intacts.
Pour ce fait, digne d’être cité, il fut félicité par le Colonel et son nom figura à la décision du Régiment.
Ensuite, grâce à la diligence du Capitaine Berthet, le Général Foissy demanda au SQG que le soldat Musset fut cité à l’ordre du jour, je crois que satisfaction lui fut donnée début juin mais le Capitaine Berthet qui avait une mémoire étonnante s’en souviendra mieux que moi et pourra peut être trouver trace de cela.
Ce serait grandement désirable car Musset, dont la veuve tient une grosse ferme à Loisy sur Marne, a été un résistant au dessus de tout éloge et mourut en déportation dans des conditions affreuses.
Son frère, ou l’un de ses frère, tient lui aussi une petite exploitation à Saint Amand sur Fion.
Je serais heureux que quelqu’un puisse retrouver une trace écrite de ce que je puis déclarer sur l’honneur afin que sa femme et ses enfants reçoivent un jour la décoration que leur mari et père a gagnée en mai 1940.
Cet évènement a dû avoir lieu le 18 mai car nous prenions encore nos repas à l’hôtel des Ardennes et j’avais justement demandé à l’ami Berthet de s’employer à obtenir une distinction pour Musset et il le fit.

Je dis 18 mai car c’est le 20 ou 21 que la popote fut dissociée. A cette date je quittais le quartier Février pour venir en qualité de major de cantonnement à Chanzy, tout en commandant la compagnie de Place II/64.
Là, en plus de mon unité à commander, je devais réunir des éléments des unités qui refluaient de l’Aisne sur la Marne, les loger, les nourrir et les remettre en route par fer sur des centres de regroupement qui ne rendirent pas, faute de temps, les services que l’on attendait d’eux.
C’est de là que je partis, le 12 juin au matin entre 10 et 11h pour repasser sur la rive gauche de la Marne sur les ordres du Colonel Tarin. L’SM était parti la veille en direction, je crois,  de Bar le Duc ou Comercy.

Deux voyages furent nécessaires pour déménager et le dernier se termina peu de temps avant la destruction des ponts, ou plutôt du pont de Marne car le pont du canal ne sauta pas, l’officier qui devait le détruire ayant été blessé par des « snipers » allemands déjà postés aux bons endroits. J’ai toujours pensé que cette 5ème colonne, comme on le vit à Montereau en Seine et Marne) était arrivée en civil avec les réfugiés.

Le 12 juin donc, vers 10h, la section de garde du dépôt des hydrocarbures, aida l’officier d’artillerie qui gérait ce dépôt à y mettre le feu. L’incendie dura environ 36 heures dont 2 nuits. Deux autres sections furent mises en place à proximité de la gare et du dépôt des machines. L’une commandée par le Lieutenant Péchon se tenait entre l’avenue Jean Jaurès et la gare, l’autre, sous els ordres du sous Lieutenant Widerner était installée à proximité de l’avenue de Paris et de l’avenue Jeanne d’Arc, un peu en arrière du dépôt des machines. Le reste de la compagnie fut rassemblé dans les caves de l’Etoile à quelques mètres des établissements Songy (vins en gros).
Avec les débris de groupements épars, on constitua et ce ne fut pas chose aisée, deux sections de réserve.

La ville de Châlons ayant été évacuée dans le nuit du 11 au 12 juin, quelques détachements de ma compagnie furent placés aux carrefours importants, mais surpris par l’avance allemande et la destruction du pont de Marne, ils ne purent rejoindre la Compagnie.
La journée du 12 juin fut fertile en évènements graves. Dans les sections Péchon et Widerner quelques blessés légers dont un agent de liaison.
Au PC Etoile, il en fut autrement. Au dessus des caves et à gauche en regardant vers le nord, un canon avait été installé le 9 ou 10 juin sur un terre-plein boisé qui domine l’avenue Jean Jaurès et toute la ville.

L’histoire de ce canon vaut d’être contée. Il servait à la PMS des élèves de l’école des Arts et Métiers. N’ayant pas de meilleur engin, l’EM du général Foissy décida de l’utiliser. Au début on le plaçât sur le trottoir gauche, en regardant Fagnières, du pont du chemin de fer, mais comme il se voyait un peu trop, un officier de l’EM, le Capitaine La Gravère, le fit déplacer, c’est ainsi qu’il devint notre voisin.
Il était servi par un Lieutenant du dépôt d’artillerie 25, un Sergent chef et quatre canonniers.
Malheureusement tout le monde connaissait son emplacement et dès les premiers coups qu’il tira dans l’après midi du 12, tous les servants furent mis hors de combat sauf le Sergent chef.

Le lieutenant à qui j’avais confié mes jumelles fut gravement blessé, peut être est-il mort des suites de ses blessures, il fut transporté dans ma voiture de Compagnie et je le confiai à mon bon sous officier le Sergent Mogarèves qui le conduisit route de Troyes à un poste de secours. J’oubliai par ailleurs de reprendre mes jumelles qu’il portait en sautoir.

Il fallut donc rendre la voix à ce canon muet dont la portée et la précision était digne des couleuvriers de Charles VIII. Je m’y employais de mon mieux et grâce à deux excellents sous officiers de ma Compagnie, le Sergent chef Geoffroy qui habitait avenue de Paris et le Caporal chef Tresel de La Veuve, je puis, avec mon ordonnance Caron et un autre ex artilleur du 15ème de Douai, reformer une équipe sérieuse.

Hélas, nous n’avions plus de jumelles. Geoffroy retrouva chez lui (sa femme étant partie peu avant, une jumelle de théâtre et avec cet engin et un plan au 1/7000ème édité par un journal local (L’Union je crois) nous avons fait une échelle de tir rudimentaire et repris le tir le 12 et 13 juin. Il y avait 100 ou 150 coups à tirer.

Les allemands se répandaient dans le ville, côté nord de la Marne, mais par petits paquets qui s’occupaient à occuper les points importants, la dragerie entre les deux ponts, l’Hôtel de ville… D’autres essayent d’approcher de la Marne avec des poutrelles pour rebâtir l’arche écroulée. C’est sur eux que Geoffroy et ses aides feront leurs meilleurs cartons.

On me confirma que quelques chars légers avaient été stoppés entre la Marne et le canal, puis vers la rue qui mène à la place de la République, puis à l’Est du Jard. La dragerie fut incendiée ainsi que quelques maisons voisines ou faisant face. Celle des Goubiers par exemple, on pouvait voir les allemands s’enfuir comme des fourmis.

Dans le belvédère qui domine la Comète, je pus avec le Sergent Mogarèves et mon adjoint le Sergent Gelot, voir des groupes d’allemands cachés derrière les colonnes de l’Hôtel de ville où nous dûment tirer quelques coups de 75. Il existe des traces côté sud.

On aperçoit aussi au loin, sur les collines dominant Châlons au Nord, des chars et des convois allemands qui, semblant dédaigner Châlons, glissaient en direction du Sud-est vers Vitry en toute sécurité, or il n’y avait pas plus d’un mètre d’eau dans la Marne en aval du pont.
Au PC de l’Etoile, le voisinage de ce canon nous valut des répliques assez sévères par balles, obus anti char et 105 vraisemblablement.

Le sous Lieutenant Widerner eut un bouton de sa vareuse éraflé par une balle qui ne lui fit aucun mal. J’ai toujours pensé que cette balle venait de tireurs embusqués dans des maisons voisines et appartenant à des militaires allemands déguisés en civils.
Un obus de 105 tomba sur le raidillon qui conduit de la cour au terre plein qui domine ces caves. Quelques éclats traversèrent les baies orientées vers le Nord pendant que nous nous répartissions la soupe du soir.

Un Sergent et quelques hommes furent blessés légèrement et évacués, malheureusement, le Caporal chef Julienne, originaire de Reims, fut grièvement atteint au ventre et mourut en quelques secondes.

Il fut enterré sur le terre plein par mes soins et avec l’aide du Sergent Gelot et de mon ordonnance à côté d’un immeuble qui domine ce terre plein. Sa veuve put ensuite retrouver l’emplacement sur lequel nous avions planté une bouteille de bière contenant les renseignements nécessaires. Le Caporal chef Julienne a été ultérieurement cité à l’ordre à titre posthume et décoré de la médaille militaire.

Les lieutenants Péchon, Widerner, le Sergent chef Geoffroy, la Caporal chef Tresel et mon ordonnance Caron et moi-même ont été l’objet de citations au titre de la croix de guerre 39/40 sur proposition du Colonel Tarin.

Dans la soirée du 12, la section du Lieutenant Péchon qui n’avait pas grande possibilité de vues et de défense, fut ramenée avenue de Paris dans un immeuble qui fait face à l’avenue Jean Jaurès et où la liaison avec le PC était plus facile, soit par l’avenue, soit par les jardins placés en arrière.
Dans la nuit, le bureau, c'est-à-dire la comptable et son adjoint Trezel partirent auprès du Lieutenant Buirette officier des détails qui devait cantonner vers Huiron à Humbeauville si mes souvenirs sont exacts.
Mes sections de réserve furent ramenées à la Comète où les caves étaient moins exposées aux coups de plein fouet.

Dans la journée du 13, une unité combattante, le 2ème bataillon du 208 RI sous les ordres du Capitaine Fonlupt vint prendre position sur les pentes Sud de la Marne, vers l’avenue Jeanne d’Arc, la cote de Troyes et Compertrix. Le PC de cette unité était installé en haut de cette côte non loin du lieu dit « Le Pigeonnier » et presque en face. Dans l’après midi, ce pigeonnier où se tenait un poste de secours fut bombardé avec précision ainsi que les carrefours voisins où les allemands avaient dû remarquer des va et vient.

Mes deux sections de réserve furent alors mises à la disposition du 2ème bataillon du 208 RI qui devait, disait-on, attaquer les éléments allemands s’infiltrant au Sud de la Marne. Je me rendis au PC de ce bataillon avec le Sergent Gelot pour reconnaitre le terrain et faire creuser à la tombée de la nuit des éléments de tranchées et des trous individuels à proximité du château d’eau construit non loin de la route de Troyes.
C’est alors qu’en plein nuit, le 14 juin à 2 heures du matin, le 208 se replia sur Sommesous, les allemands ayant débordé Châlons par le Sud-est.
Au petit jour, le Commandant Huguet qui dirigeait le 2ème bataillon du 64 RR donna l’ordre de repli dans la même direction. L’axe de marche Sommesous, Mailly, Arcis, Troyes, allait être celui du régiment.

Après un crochet vers Soudé Sainte-Croix par Vatry puis Poivres, le 208 et le 64 RRfurent dirigés sur Mailly, Villers sur Herbisse, Allibaudières et Arcis. Entre Villers et Allibaudières, les colonies en marche furent soumises aux attaques en piqué de l’aviation ennemie. Arics fut détruit, tout au moins les quartiers du pont de l’église. C’est entre deux rangées de maisons en flamme qu’l fallut traverser cette ville. Mais déjà, la régulatrice routière, par un de ces mystères que je n’ai jamais pu éclaircir avait contribué à dissocier des unités qui manquaient de cohésion.

Les uns furent dirigés sur Vinets et Brienne, d’autres sur Arcis où il était question de faire front, projet vite abandonné.
Puis ce fut la marche sur Troyes par Voué qui fut bombardée terriblement le 14 juin. Les ponts de Troyes étant sautés, il fallut un passage en amont et certaines unités du 64 RR purent passer sur un pont légèrement endommagé à Cléry sur Seine.
Là se termineront toutes possibilités d’actions concertées et faute de renseignement sur un ennemi qui était partout, des compagnies se dirigèrent par des vallées différentes, l’Yonne, le Serein, l’Armençon et certaines encerclées et faites prisonnières dans la région d’Isle sur Serein, Avallon, Montbard, pendant que d’autres plus heureuses purent regagner le centre de la France.
Mais déjà les dés étaient joués et la partie perdue pour nous.
 




 
 7) Lettre du Colonel Tarin le 19 mars 1953:


Cher Monsieur,

Je vous remercie d’avoir bien voulu m’adresser différents exemplaires du journal  « L’union Républicaine », exemplaires dans lesquels vous avez exposé la défense de Châlons par le 64ème RR en juin 40.

Les différents points traités par le Lieutenant Delahaye, le Sergent Chef Geoffroy et M. Baré sont d’une exactitude rigoureuse. Ils donnent, d’une façon objective, toute à leur honneur, des précisions sur le déroulement des évènements auxquels ils ont participé en faisant tout leur devoir.

Le Lieutenant Delahaye a été cité à l’ordre du Régiment et le Sergent Chef Geoffroy à l’ordre du CA – JO 26/06/1941.
Dans l’exemplaire du 21 février 1953, le Lieutenant Delahaye rappelle dans son exposé la belle conduite du soldat Musset. Vous relatez « in fine » sa mort en captivité et j’en reste très peiné.

A la suite de cet acte de courage remarquable, il a été l’objet d’une citation à l’ordre du Régiment le 21 avril 1943, j’ai renouvelé cette proposition à l’adjoint de chancellerie principal du bureau liquidateur de Limoges.

Très certainement, je pense, l’homologation a dû être accordée. En tous cas, on peut la considérer comme certaine.  J’en reste convaincu.
Je serais heureux que vous puissiez vous en assurer et que vous puissiez également en donner confirmation à Madame Musset. Au titre de la résistance a-t-il obtenu une récompense ? Sa mémoire en reste digne.

Je voudrais, et cela entre nous, préciser les 2 points suivants :
Les deux volontaires qui se sont présentés pour m’assurer que le pont de Marne était détruit sont le Lieutenant Ricordeau du PC du Régiment et l’agent de liaison Digard, mon ordonnance, de Courtisols.

L’agent volontaire pour la conduite d’une chenillette de ravitaillement de la pièce de 75, ravitaillement fait sous le bombardement, est Lusquin de Courtisols.
Tous les trois ont été cités.

En vous renouvelant mes remerciements, je vous demande de présenter mon souvenir très amical au Sergent Chef Geoffroy et vous assure de mes meilleurs sentiments.
 
 
Signé Colonel Tarin







 
8) Extrait de « Nous fonçons avec les chars jusqu’à la mer » de E.E. CHRISTOPHE (éditions Steiniger Berlin 1940)


 

Déjà les premières maisons de Châlons sont en vue. La tension d’esprit devient extrême, mais aussi la résolution de percer. Tous ont encore à l’esprit les combats de rue de Boulogne sur Mer. Que va-t-il se passer à Châlons ? Toutefois les chars ont aujourd’hui l’avantage d’arriver absolument à l’improviste. Aussi, en avant ! Et le plus vite possible.
 

Ca y est, aux abords de la ville, le premier barrage. Sacré saleté, il ne manquait plus que cela. Les allemands envoient leurs salves dans la barricade. Le deuxième char assure la protection par le feu, le premier fonce à toute vitesse en tirant sur l’obstacle. Il faut obliger l’ennemi à rester le nez dans la poussière. Il ne faut pas qu’il puisse tirer.
 

En s’approchant on voit mieux ce que c’est que ce barrage. Il a l’air fabriqué d’une pile de véhicules quelconques. Des mines dedans ? Sottise ! Et quand bien même. Ordre au conducteur : « Pleins gaz ! ». Quelques secondes plus tard, tout ce trompe l’œil vole en morceaux avec fracas. Ils sont passés. Les rues sont vides. La ville est comme morte.
 

Ils passent devant de grandes casernes ; rien ne bouge. Le premier char approche d’un grand carrefour. Au loin on aperçoit un poteau indicateur : direction Paris. Les soldats allemands seraient assez de cet avis… Mais d’abord à la Marne. Avec précautions, observant dans toutes les directions, les premiers chars virent au coin des maisons. Des camions français se présentent en face d’eux. Aussitôt les voilà en flammes. Le feu des canons des chars gronde dans les rues comme un tir d’artillerie lourde.
 

Là-bas une pièce anti-chars, encore une ! Un ordre par radio et déjà les premiers obus d’un char lourd tapent dans la position. Et voilà que cela se met à tirer par les soupiraux, les fenêtres et les lucarnes. Mais déjà les premiers chars sont au pont du canal. Tout droit, à 300 mètre, coule la Marne. Les deux ponts sont encore intacts. Incompréhensible !
 

Rapidement on regarde si le pont du canal est miné, mais tout parait normal. Allons-y ! Violents tirs de fusils anti-chars sur les véhicules qui traversent. Les types tirent en plein sur les fentes de visée. Mais déjà cinq chars ont franchi le premier pont.
 

Un projectile d’artillerie arrive juste devant le premier char. Les français tirent dessus depuis l’autre rive de la Marne. Tout de suite les soldats allemands ont repéré la position ennemie à 400 mètres environ. Obus sur obus, salve sur salve, arrivent dans la position ennemie. Sous cette intervention, le français n’arrive plus à tirer. Le premier char est à dix mètres de la Marne. Les trois quarts du pont sont barrés par des hérissons de béton, sur l’autre partie sont simplement posées des mines. Vraiment trop bête. Il va falloir renverser les hérissons. Quelle fierté et quel bonheur de pouvoir, dans un moment, traverser la Marne le premier.
 

Vite, encore une cigarette et en avant !
 

L’ordre est étouffé par une puissante détonation. Un geyser de pierres de quinze à vingt mètres s’élève et le pont de la Marne tout entier s’effondre.
 

Damnation ! Fini le rêve. Ici plus moyen d’avancer. Message radio vers l’arrière : « Passage impossible ici. Pont vient de sauter par mise à feu à distance. Demande de nouveaux ordres. »

 

Nouvel ordre pour le groupe de tête : « se couvrir sur la rive de la Marne contre nouveau tir direct de l’artillerie. Pont du canal a également sauté derrière les chars. Attendre nouveaux ordres. »
 

Les voilà bien lotis ! Bah, ça peut encore s’arranger. Les hommes des chars sont au bord de la Marne avec deux véhicules. Les rafales de mitrailleuses tombent comme grêle sur les chars. Mais les nôtres doivent économiser leurs munitions, car on ne sait pas combien de temps on va rester enfermé sur cette île. A peine sont-ils mis à l’abri qu’ils sont forcés de changer de position. Le français règle remarquablement bien son tir. Il doit avoir quelque part dans une lucarne un excellent observatoire.
 

Le premier char a fait à peine cinq mètres vers la droite qu’un obus arrive exactement là où il se trouvait. Les équipages sont obligés de changer continuellement de position. Ce n’est pas précisément drôle dans ces rues étroites. Finalement ils trouvent un bon abri derrière un mur épais.
 

Au bout de deux heures sous le feu de l’artillerie ennemie, ils trouvent que c’est vraiment trop bête. Le commandant de compagnie et le chef de la section en tête descendent, et à l’abri des maisons, s’efforcent de retourner au pont du canal. Ils réussissent à l’atteindre et constatent que les chars doivent encore pouvoir y passer, car le tablier de béton repose encore sur les poutrelles de fer qui se sont légèrement affaissées.
 

Alors ils s’y risquent. On ne peut tout de même pas attendre qu’un nouveau pont soit reconstruit. Mais on ne peut pas agir sous les yeux de l’ennemi, on lui fait partir devant le nez trois fusées fumigènes, si bien qu’il ne peut plus voir le pont du canal. Il ne peut plus que tirer au hasard. A l’abri du brouillard, les cinq chars réussissent à repasser le pont du canal sans dommage. L’intention des français de les écraser dans l’île est réduite à néant. Toute la nuit un tir d’artillerie se déchaine sur « leur île » tandis qu’ils continuent leur route vers l’Est en suivant la Marne.
 

L’ennemi est battu. Certes ses sacrifices sont élevés, mais les allemands ont, eux aussi, à déplorer mainte perte irréparable. Le Lieutenant Jaworski, élogieusement cité à l’ordre de l’armée, il y a peu de temps, cet officier qui, sur la côte de la Manche, coula avec son char un destroyer français, est tombé en héros à Châlons sur Marne. Les étendards du grand Reich s’inclinent devant lui, puis ses camarades continuent à poursuivre l’ennemi en fuite.

 


 





















 




 




 
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